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| La fable du mage qui simplifiait un peu beaucoup. par IDFX le
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A propos d'apprentissage des échecs, voici une petite fable, en fait un texte paru en 1965 dans une revue d'économie.
Bon, c'est surtout une parabole sur la dichotomie théorie/pratique dans l'enseignement et la recherche en général (surtout en économie), mais c'est amusant.
Il était une fois un royaume qui s’était doté d’une école en vue de parfaire l’éducation des jeunes Princes arrivés à l’aube de leur vie d’adultes. Comme le Roi et sa cour passaient leur temps à jouer aux échecs – tant et si bien qu’on en parlait comme du « sport des Rois » - on décida que cette école dispenserait un enseignement spécifique, avec une matière appelée « Jeux ». On recruta un mage pour développer ce cours.
N’ayant jamais pratiqué les échecs lui-même, le mage hésitait quelque peu sur le contenu de son cours (quelque peu seulement, car d’une façon générale, il compensait son ignorance du sujet par une grande confiance en ses capacités.) Il s’en ouvrit à un collègue d’un royaume voisin, et reçut la réponse suivante : « Avant toute chose, un cours sur les jeux se doit d’allier rigueur et stimulation intellectuelle. Nous autres mages avons compris depuis longtemps que le jeu d’échecs, tel qu’on le pratique communément, est bien trop compliqué pour permettre la formulation de principes généraux et de règles d’aides à la décision, pourtant essentiels à l’approche rigoureuse de n’importe quel sujet. C’est pourquoi nous avons introduit un certain nombre de postulats simplificateurs. Le déplacement des pièces, par exemple, est déroutant : certaines vont tout droit, d’autres en diagonale, voire à angle droit. Nous avons remis tout ça en ordre : toutes les pièces suivent la même règle de déplacement. Ces postulats nous ont permis, malgré les difficultés, de développer un modèle, de dégager des principes et des règles de prise de décision adaptés à l’enseignement et motivants intellectuellement. Tout cela est décrit dans le traité de 700 pages ci-joint. »
Très impressionné par le traité de 700 pages, le mage l’utilisa pour son cours. Il le trouva fort bien adapté à l’enseignement ; l’apprentissage du modèle et la résolution de problèmes à l’aide des règles de prise de décision étaient en effet rigoureux et stimulants intellectuellement, d’ailleurs il en avait la preuve puisque les bons élèves obtenaient de bonnes notes aux évaluations, tandis que les mauvais se plantaient lamentablement comme d’habitude.
Le mage correspondait activement sur le sujet avec ses collègues des autres royaumes, on discutait le modèle, les principes, etc. Le modèle employait le terme « échecs » pour désigner le jeu, mais il s’agissait là d’une simple façon de parler, il était évident pour les mages que tout un chacun savait pertinemment que leur jeu ne correspondait pas tout à fait à celui que pratiquait le commun des mortels. Des extraits de cette correspondance finirent par tomber entre les mains du Roi. Bien qu’il ne comprît goutte au jargon, et encore moins aux formules, il releva le terme « échecs » et convoqua le mage.
Se présentant à l’audience, celui-ci s’inclina et dit : « Qu’y a-t-il pour ton service, Ô Roi ? »
Et le Roi réponda (1) : « Je crois comprendre que tu enseignes les échecs aux jeunes Princes. Je souhaite moi-même améliorer mon jeu. Peux-tu m’y aider ? »
« Ce que nous appelons ‘échecs’ ne correspond peut-être pas tout à fait au jeu que vous pratiquez, Votre Majesté. Avant de répondre à votre question, j’ai besoin de plus d’informations. Pouvez-vous me décrire les échecs tels que vous l’entendez ? »
Le Roi expliqua donc le jeu d’échecs. Le mage constata des similitudes : même aspect physique, même nombre de pièces, même objectif, apparemment, que le jeu sur lequel portait son enseignement. Il semblait évident, par conséquent, que le plus simple serait d’appliquer ses propres principes, mais bien entendu, ayant une réputation à tenir, il se garda bien de le révéler d’emblée au Roi. Il se contenta de déclarer d’un air inspiré : « Je vais étudier le problème et je reviendrai dans quatre-vingt-dix jours. »
Au jour dit, le mage se présenta de nouveau, porteur d’un coussin cramoisi sur lequel trônait un rapport à reliure spirale sous une coupole de Plexiglas, en fait une simple paraphrase du manuscrit de 700 pages. « Conformez-vous aux règles exposées dans ce rapport, Majesté, et vous deviendrez le meilleur joueur d’échecs du monde », déclara-t-il.
Le Roi étudia avidement le rapport, mais se heurta rapidement à des difficultés. Il convoqua de nouveau le mage. « Je vois des références aux cases, aux Dames, aux pièces, et tous ces termes me sont familiers, mais qu’en est-il de ‘saut’, ‘double saut’, ‘force de compensation’, ‘suboptimisation’ ; et où sont passés Rois, Cavaliers, Fous, et Tours ? »
« Mais, Votre Majesté, comme je vous le disais, il est nécessaire de simplifier quelque peu l’environnement. Je ne crois pas, toutefois, que ces simplifications affectent en quoi que ce soit l’utilité pratique de mes écrits. »
« Avez-vous par hasard observé des joueurs d’échecs en action, histoire de vous faire une idée ? »
« Oh non, Votre Majesté, mais j’entretiens une correspondance active avec d’autres mages. C’est préférable à l’observation sur le terrain, puisqu’il est généralement admis que les mages sont plus intelligents que les joueurs d’échecs. »
« Et vos Princes ? Sont-ils prêts, grâce à votre enseignement, à jouer aux échecs dans le monde réel ? »
« Sans vouloir vous offenser, Sire, nous autres mages ne considérons pas cette question comme pertinente. Notre but est de préparer les Princes à penser, non à bêtement poursuivre telle ou telle vocation. »
Le Roi perdit alors patience, mais en monarque magnanime, il renvoya le mage dans sa classe plutôt qu’aux oubliettes.
Morale pour les professeurs d’économie : une formation aux dames ne prépare pas à une carrière aux échecs.
Morale pour les chercheurs en opérations : une demi-miche ne vaut pas nécessairement mieux que pas de pain du tout, s’il n’y a que du son et pas de farine.
Morale pour les hommes d’affaires : un consultant ne vaut rien s’il joue son propre jeu au lieu du vôtre.
Harold Peterson, Université de Harvard.
(1) si je veux
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lol
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Merci beaucoup IDFX ! C'est excellent !
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très sympa! merci IDFX
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Merci!
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"Réponda", c'est le nom du roi ? :-))))
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:-) excellent!
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:)
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Non chouia réponda c'est si je veux !
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A mon avis ... juste un test balisé !
Si jeune Mabuse ! ;o)
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C'est pas une fable, malheureux !! Tu envoies ça chez Accenture, et te voilà responsable du suicide collectif de 123 000 personnes :o)
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Excellent, Idfx on te rang hommage
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héhé Jolie histoire. C'est les joueurs de dames qui vont être content d'apprendre qu'on a fait le tour de leur jeu en 700 pages !
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en fait il s'agit des dames anglaises (checkers) qui se jouent sur une damier 8x8, comme les échecs, d'où l'analogie. Je crois savoir que ce jeu est quasiment résolu par les ordis, à la différence des dames internationales (draughts, en 10x10) où les joueurs humains arrivent encore à dominer stratégiquement les meilleurs logiciels (mais pas souvent). En fait, c'est un peu comme le go en 13x13: nettement plus simple, donc 700 pages ça peut le faire ;o)
A noter que dans ce jeu, on ne parle pas de 'dames' mais de 'rois', j'ai dû adapter le passage "Je vois des références aux cases, aux Dames, aux pièces[...]", car il dit en fait "kings".
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