France Echecs Bandeau France Echecs |  
---- Saturday 14 February 2026
--- ---- --- Ecrire au webmaster
Nom d’utilisateur   Code d’accès 
--- --- ---
Forums  | Devenir membre | Mot de passe oublié ? | Charte | A propos Contacter France-Echecs
Actualités   Actualités
Tournois   Tournois
Ouvertures   Ouvertures
Clubs   Clubs
Informatique   Informatique
Arbitrage   Arbitrage
Problèmes   Problèmes
FAQ   FAQ
Etudes   Etudes
Finales   Finales
Théorie   Théorie

 Rechercher sur le site  

Abonnez-vous à la revue Europe-Echecs
Quel talent, ce Nabokov ! par mi***o*2888 le  [Aller à la fin] | Actualités |
J'ai relu récemment "La défense Loujine" à plus de vingt ans d'intervalle. Quelle écriture ! Je vous ai fait un "cc" :

"La partie s'amorçait en douceur : on eût dit des violons jouant en sourdine. Les deux joueurs prenaient position avec circonspection, avançaient leurs pièces avec des mines courtoises et des gestes exempts de toute menace ; si menace il y avait, elle ressemblait plutôt à une mise en garde à l'adresse de l'adversaire, invité à se mettre à l'abri en tel ou tel point de l'échiquier, et l'adversaire, sans cesser de sourire, comme si tout cela n'était qu'une plaisanterie sans portée, fortifiait sa position et avançait prudemment. Subitement, sans crier gare, une corde se mit à chanter doucement : une pièce de Turati avait occupé une diagonale. Mais aussitôt l'instrument de Loujine fit entendre à son tour une mélodie presque imperceptible. L'espace d'un instant, de mystérieuses possibilités dessinèrent comme une modulation, puis ce fut à nouveau le calme : Turati recula, battit en retraite. Et de nouveau, pendant un moment, les deux adversaires, comme s'ils ne pensaient plus à attaquer, s'employèrent à soigner leurs propres cases : ils y enjolivaient, déplaçaient, lissaient on ne savait quoi ; et soudain, ce fut une nouvelle explosion comme un bref et fulgurant accord : deux petits forces s'affrontèrent et furent toutes deux immédiatement anéanties ; d'un geste vif de virtuose, Loujine enleva et posa à côté de lui sur la table non plus une entité immatérielle, mais un pesant pion jaune ; tout de suite levés, les doigts de Turati virevoltèrent, et un inerte pion noir avec une touche de lumière sur la tête se posa à son tour sur la table. Débarrassés de ces deux forces qui étaient redevenues de simples bouts de bois, les deux joueurs avaient brusquement l'air apaisé, comme s'ils avaient perdu jusqu'au souvenir de cette brève explosion et cependant, à cet endroit de l'échiquier, la vibration continuait encore, quelque chose tendait encore à prendre forme... Mais ces sons ne formèrent pas l'accord désiré, car une autre note de musique pleine et profonde s'éleva ailleurs, et les deux joueurs, abandonnant la case encore frémissante, concentrèrent leur intérêt sur une autre zone de l'échiquier. Là encore cependant, cela n'aboutit à rien. À plusieurs reprises, les forces les plus importantes de l'échiquier se lancèrent, à son de trompe, de farouches défis, puis ce fut de nouveau l'échange, la transformation de deux puissances d'échecs en deux poupées sculptées et enduites d'un brillant vernis. Suivit une très longue méditation, au cours de laquelle Loujine fit mentalement surgir d'un point de l'échiquier une dizaine de parties imaginaires et les perdit l'une après l'autre, jusqu'au moment où il flaira une combinaison délicieuse, fragile comme du cristal, et qui se brisa avec un léger tintement dès la première riposte de Turati. Cependant Turati, lui non plus, ne pouvait progresser et, gagnant du temps, car dans l'univers des échecs le temps est inexorable, les deux adversaires répétèrent à plusieurs reprises les mêmes coups, échec et défense, échec et défense, tout en pensant à une combinaison des plus compliquées qui n'avait rien de commun avec ces coups purement mécaniques. Turati se décida enfin, et aussitôt une sorte de tempête polyphonique se déchaîna sur l'échiquier. Loujine y cherchait avec opiniâtreté la petite note dont il avait besoin pour en tirer, à son tour, en l'amplifiant, un tonnerre d'harmonie. Maintenant l'échiquier respirait la vie, tout y était concentré sur un point déterminé, tout s'y resserrait de plus en plus ; la disparition de deux pièces apporta une accalmie passagère, puis éclata un nouvel agitato. La pensée de Loujine errait dans des ténèbres à la fois attrayantes et horribles, et rencontrait parfois la pensée inquiète de Turati, qui cherchait ce qu'il cherchait lui-même.
Les deux joueurs comprirent en même temps que les blancs ne devaient plus persévérer dans leur projet : ils risquaient de perdre immédiatement leur élan. Turati se hâta de proposer un échange, et à nouveau le nombre de pièces diminua sur l'échiquier. De nouvelles possibilités se dessinèrent, cependant personne n'aurait pu dire encore de quel côté pencherait le plateau de la balance. Loujine réfléchit longuement en préparant son attaque qui nécessitait une exploration préliminaire des variantes, au cours de laquelle chacun de ses pas réveillerait un écho dangereux, et il lui sembla qu'un dernier et immense effort ouvrirait devant lui la voie secrète de la victoire. Soudain il ressentit une douleur cuisante, bien qu'elle n'affectât pas son être véritable, et il poussa un grand cri en secouant sa main mordue par la flamme d'une allumette qu'il avait frottée en oubliant de l'approcher de sa cigarette. La douleur se calma aussitôt, mais dans le jaillissement de la flamme il avait entrevu quelque chose d'effrayant et d'insupportable ; il prit conscience des abîmes affreux où le plongeaient les échecs, jeta, malgré lui, un nouveau regard sur l'échiquier, et sa pensée s'alourdit sous le poids d'une fatigue qu'elle ne connaissait pas. Cependant les échecs étaient sans pitié, il était leur prisonnier et aspiré par eux. Horreur, mais aussi harmonie suprême : qu'y avait-il en effet au monde en dehors des échecs ? Le brouillard, l'inconnu, le non-être...
Soudain il s'aperçut que Turati n'était plus assis, mais se tenait debout les mains derrière le dos. « Partie interrompue, maître, dit une voix derrière lui. Notez votre coup. -- Non, non, encore, supplia Loujine… -- Partie interrompue », répéta derrière lui la même voix, une voix frétillante. Loujine voulut se lever et n'y parvint pas. Il s'aperçut alors qu'il venait de reculer, sans quitter sa chaise, et que des inconnus s'étaient rués, féroces, vers l'échiquier, cet échiquier où tout à l'heure encore été concentrée toute sa vie, et qu'ils se disputaient et hurlaient en déplaçant vivement les pièces. Une nouvelle fois il essaya en vain de se lever. « Pourquoi ? Pourquoi ? » dit-il plaintivement, en cherchant à apercevoir l'échiquier entre les dos noirs et penchés qui le lui cachaient. Ces dos étroits s'amenuisèrent encore et finirent par disparaître. Des figurines traînaient emmêlées sur l'échiquier où elles formaient des tas informes. Une ombre passa, s'arrêta et se mit à ranger les figurines dans un petit cercueil. « Tout est fini », dit Loujine, et il s'arracha de sa chaise en gémissant."





Nabokov seul sait décrire une partie d'échecs. Tout ce que j'ai jamais lu d'autre est d'un ridicule consommé.


merci pour ce passage
très plaisant à lire. kkes instant de bonheur ds ma journée...


C'est unetraduction de l'anglais ou du russe ? 


Ca m'a donné envie de le relire ! 


@ifyouinsist & bulgroz C'est traduit du russe, version Folio 1964.
N'hésite pas, Bulgroz, Nabokov / Loujine supportent bien une relecture !


Krusti, le
Je réveille cet article vu que je viens de me glisser dans la peau du lecteur.
Ce qui me semble amusant c'est précisément que l'extrait cité plus haut (important on est bien d'accord), me parait comme la charnière du livre mais plus en terme de chronologie que de contenu... c'est pour moi le moment où tout bascule.
Au fond aprés « Tout est fini », dit Loujine, et il s'arracha de sa chaise en gémissant." tout commence.

Le reste par ici.


ins2929, le
Beau passage, ça me donne aussi envie de le relire, environ douze ans après.




© 2026 - France Echecs  | Utilisation des cookies  | Politique de confidentialité