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| Comment Panurge ne feust onques quinault es Jeu d'Eschetz. par ins597 le
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Il y a longtemps que je cherchais à mettre la main sur cet extrait. J'ai fini par retomber dessus par hasard.
C'est un pastiche fort réussi de Rabelais, que l'on peut trouver dans un ouvrage rare : "La variante F.VIII du gambit Camulogène", roman du problémiste français Edouard Pape (1870-1949).
J'ai pensé qu'il pouvait intéresser certains d'entre vous. Prenez la peine de lire le texte jusqu'au bout. Évidemment c'est de l'ancien françois, mais c'est là qu'est tout le charme. Je sais, c'est un peu long, l'orthographe est troublante et la signification de certains mots risque de vous échapper. Mais pas le sens général.
On y voit Panurge, qui fréquente un cabaret où l'on joue aux échecs et se vante de n'avoir jamais perdu à ce jeu, défier le champion local, Jouffray le lorrain, un petit homme vaniteux et acariâtre. Après un bon début, Panurge se trouve dans une situation désespérée. Mais il va s'en tirer à son avantage grâce à ses copains et à un "bussart" (tonneau).
Cet article aurait pu, en fait, figurer dans un post récent sur la triche... ;o)
Mais je vous laisse savourer.
"Comment Panurge ne feust onques quinault es Jeu d'Eschetz."
Aulcunes foys, Panurge après le past, soy advisoit aller hors à l'esbat et vuider flacons, peguadtz et hanats à la Mule, à la Pomme du Pin, à la Magdeleine, finablement à l'Inclytes Palamèdes.
On cestuy cabaret trouvoit en tous temps planté de vins Tourangeaux, tels que vins de Bourgueil, Légugé, Quinquenays, Mirevaux et quants aultres, pour ce que l'hoste, Messire Poulenard, le bon contemneur de rousée - Nostre Sainct Servateur lui oultroye liesse et soulas - estoit natif de Chinon en Chinonnais, laquelle est, comme scavez, la première ville du monde.
Refraischi son guarguaréon - tous jours fort mal, mye n'en doubtez - Panurge considéroit avecq joye bien grande les joueurs d'eschetz là assemblés et venus de tous pays estranges espéciallement affin de rompres lances, se entredeffier et despendre longues heures sans dire mot - voyre beuvant peu - à grand renfort de phrénésie cérébrale et extrême dilatation de leurs esperitz animaux.
Luy-mesme estoit joueur artificieux, subtile, délié, plein de trappes, fallaces et cautèles. De faict prétendoit non poinct avoir guaingné en chascune rencontre mais encores n'avoir onques perdu.
Vray est que, prosche estant sa défaicte, se levait soubdain sus ses pieds et despartoit roiddement disant : "Voy le ci Monsieur l'oublieux, bien appoincté, par la dive oye Guenet ! Madame la Duchesse pieça se morfond me attendant ! Pardonnez-moi, poinct n'est licite exaspérer femme amarabunde !"
Et n'estoit reveu, au moins pour le présent. Ores, au décours de la journée confluoient devers l'Inclytes Palamèdes maints averlans, trainneguainnes, happelopins, madourrés, espies, nébulons ocieux, sugceurs de guallimarts vuides, landores endouayrés pour tout douayre d'esparviers de Montagu, forfans, faulx tesmoings, ribaulx et ribleurs esrenés, entouillés, ords, desprisant eau de naphe et parmy iceulx moult Angloys, Hespaignols, Souices, Grégoys, Hébrieux, Mahumétistes, Moscovites, Sarmates, Sauvetistes, voyre Sères à mourre de Zafran, disputans en leurs langaiges comme aultrefoys feirent es Tour de Babel, lesquelz ne jouoient ne au triumphe, ne à pair et séquence, ne au lansquenet, non plus au dez ou au bille boucquet ains chérissoient sus aulcun passetemps la mirificque invention du héros Troyen.
Et s'élevoient parmy ceste tourbe maintes quarelles et désarroys pour ce que en cestuy jeu d'eschetz est contenue incrédible vertu quidditative de chole, amertumne, révolte, géhenne, gryays, désir de guast, car il meut plus que tout aultre vices mussés en nous, scavoir orgueil, desdaing d'aultruy, suffisance, oultrecuidance...je en oublie.
D'adventaige part d'entre eulx estoient atteincts du terrificque mal sainct François, ce est vous me entendez, faulte de pécune ès marsupie.
Au demeurant nos gentilz compaings attestoient - non à haulte voix et de bon gré, qui serait chose incongneue parmy Palamédiens - mais tacitement, le greigneur et péritissime du lieu estre un petit, villain, hordous, papelard, houzé, querelleur, monopolé, omnigène, omnijuge, tous jours richinant, tous jours contre disant, tous jours soy rebecquant et ratiocinant à double rebraz lequel nommoient Jouffray le Lohérain. De faict le bonhomet, plein de philautie et arrogance, faisoit du grobis, gonflant guorgiasement ses joues en se pourmenant et donnant male encontre à tout venant.
Et se tenoit d'habitude davant son tanquart, humant cervoise ou godale - veu que poinct ne aimoit ambroisie Tourangelle - bien acresté, l'yre en tout temps aiguisée et prest comme Jovelet à lancer foudre trisulque sus animans et menu peuple, dardant son grand nez d'aigle entre deux yeux bisgles de glirons, les aureilles adornées de anneaux d'or à la judaïcque, attendant le chalant auquel daignoit bailler son proeclare, merveilleux, éminentissime ouvraige dédié au Langrauff d'Esse, moyennante somme de deux escutz au sabot, six testons, troys blancs et deux patacs.
Et en cestuy génial traicté monstroit Eschetz avoir esté labeurés et ouvrés par Germains, race prou asçavantée et nulle aultre nation estrange y entendre - comme bien soubçonnez - que hault Allemant.
Adoncques Panurge pieça appetoit desconfire le Lohérain ou si fayre ne pouvoit l'engeigner à bonne estrène. A ceste fin avoyt prié Carpalim et Eusthènes ne le poinct quitter et leur en feist bonne leçon au paravant. Ainsi armé de desseins malévoles, selon son benoist saoul, entreprint venir au-dessus son advers.
Et luy dict hugrement :
- Maistre Goliath, voulez-vous huy estre bien battu, bien rompu, bien pelaudé, ce pour dix escutz mignons, poy plus poy moins, à vostre souhayt ?
- Maistre Le Cornu, respondit l'hommuncule, si le veulx-je. Et ne recepvrai grain de vous que n'ayez la saccade davant que ne faictez troys oraisons au Diavole farfelu des Cornus Cornuficez, voyre Cornuficants, de vostre patron.
- Patience, Mein Herr Syre Monsieur. Truphera bien qui dernier truphera. Par la Vierge qui se rebrasse ! Vous en aurez ! Et vous affie que serez bien frotté et mascaré de panicault.
Et s'asseirent davant un bel esvangile de boys et feirent apporter tanquarts et hanatz, tous deux gourriers plus que lanerets efferés.
Spectateurs à tas entour d'eux se assemblèrent, mot ne proférans, qui est merveille en telz cas chez la gent Palamédienne.
Venu le moment du hourt ja commencèrent Panurge et Jouffray besser boys. Le Lohérain cuydoit naïfvement engouller Panurge de broc en bouc, et bien tost feust surprins ne pouvoir le navrer et conculquer de brief. Ores soy évertuoit, cogitoit, pourpensoit d'ahan, enfloit ses artères spagitides et subdant de male rage, pressoit ses temples dextre et senestre furieusement.
Ce pendant Panurge de hayt faisoit la babou ou la figue à son enemy sésolfié, feignoit unes foys jouer du rebec, de la sacqueboutte, du luc, aultres rioyt soubs cappe, triumphoit comme si eust esté Achilleus trainnant la dépouille de Hector apprès son char, tantost baisloit à grande gueule, avecq la mine d'un harassé de son tédieux advers, tantost demandait à Carpalim : "Quantes heures sont ?" Puis interrogeoit curieusement Eusthènes, se gabelant : "Cuidez-vous que asperges soient tost cuictes ?" Par quoy exaspéroit le Lohérain, lequel sentoit en son orgueil telle terreur panice qui met soubdain osts en routte.
La partie avoyt commencé comme s'ensuyt : Panurge premier joua le pyon deux quarreaux davant le Roy. Jouffray le imita. Puis cestuy-là despecha son archier sus le quart quarreau davant l'archier jouxte la Royne, en suite meut le chevalier, sus le tiers quarreau davant l'archier du Roy. Ce faict tira son Roy au lieu de son custode de la Rocque à dextre, onquel lieu se trouva en franchise. Jouffray en usait mesmement. Et feurent lors les deux armées en rancs de bataille, qui est chose moult délectable à veoir.
Ains, comme imiter de tous poincts tactique enemye ne estre sans dangier, chacusne bande, varia brusquement ses pas, desmarches, saux, retours, embuscades, retraictes et surprinses. Et advint qu'un des pyons de Panurge tenta avanger jusques la fillière du Roy Noir et faillit le Lohérain prendre jaunisse par paour. Toustes fois un des custodes de Jouffray fust sacrificié affin de éviter telle anguarie. Onquel moment Panurge veist que victoire luy estoit tollue et soy contrista soubdainement.
Subit Jouffray releva le chef et reprint cueur à l'ouvraige. En apprès amena son jeu de bien en mieulx tant y a que Panurge se veist "ad metam non loqui".
De faict estoit mut, non plus ne ryoit ne ne triumphoit, mais lamentoit en son particulier et soy propousoyt escapper à grand erre.
Non obstant désista de jouer un petit et appela l'hoste :
- Hola ! Poulenard, baille moi léans quelques saumades arrousées de un vieil flaccon de Quinquenays. Vertus de ma cacquerolière ! ma guorge est aride plus que désert Lybien. Par Nostre Dame ! Me sens tantost eximé comme haran soret ! Haste ! Haste ! Poulenard, je meurs, je péris, ma veue est obscurcie, je deviens aveigle de male sécheresse.
- Ho ! Que cestuy là parle bien, dict le Lohérain. Poulenard, baille-moy autre tanquart - d'habitude en beuvoit un seul la journée - je dys tanquart trismégiste. Ote-toy de souci, mon amy, ce est Maistre le Cornu qui te paiera.
- Patience ! grommela Panurge. Tes fièbvres quartaines, torcoulx ! La cacquesangue te veigne, guoguelu. Dindenaut estoit aussi rassoté comme toy.
Puis mangeoit et beuvoit et sembloit ne plus veoir l'hommuncule.
- Her der Tyfel ! jura Jouffray, lequel sentoit patience luy escapper. Maistre Le Cornu, voulez-vous jouer ? Je, bien quiètement, attends la vostre réponse par longtemps. Or ça, si n'avez aultre faciende, baillez-moi les dix escutz miens, car estez frelore, Bigoth ! D'adventaige vous les restituerai à Noël Nouvelet, ce est au Noël des cocquecigrues.
Et l'assemblée de rire.
- Patience, grongnait Panurge, un transon de poutargues en bouc. Patience ! Toy mesmes es frelore, maudit lifrelofre, frelore dis-tu en doulx langaige de chevaux Magençois.
Ains continuoit de manger et boire d'autant sans du tout révocquer un doigt sus l'eschiquier. Exhaustée sa tempérie, se arressa Jouffray, cramoisi plus que gamarre et attesta l'assemblée :
- Ne a-t-il poinct perdu ? Dictez vostre avis, trestous, ne est-il point frelore ? Ne scay quants jours besoing est à cestuy Monsieur Le Cornu de tous les diantres pour que il advoue estre frelore. Par le Sacre Sangreal - je estrangle - si il ne est point frelore, que le Bussart des Danaïdes me coëffe !
Lors, sur un signe de Panurge mouvant le doigt indice, Eusthènes, debout darrière le Lohérain, leva tous brandifz un énorme bussart aussi gros comme le tonneau ductil de Diogènes et plein de ausou liquide et coëffa nostre maupigné si que y feust enclouz et disparut.
- Miracle ! Miracle ! cryoit Panurge. Ne le avois-je poinct dict ? Il est né coëffé ! Voyez le beau joueur de chapifou ! Ha ! Ha ! Faictez carous là dessoubz, mon amy. Lans, tringue, en iceluy tanquart ! Voy vous là vrayment frelore, frelorant voyre freloré. Ca ! baillez-moi mes dix escutz, Messire du Bussart, les revoyrez es nopces des Danaïdes.
En cestuy estrif le paouvre hommuncule Jouffray enfin esvadé de son tonneau, se demenoit, ruoit, esternuoit, crachoit, preignant les moustaches de sa barbe à poings et lamentoit en son patelin :
- Frelore ! Frelore ! Her der Tyfel ! Il est frelore !
Ains Panurge, l'hoste bien payé, départit avecq Eusthènes et Carpalim disant :
- Ce maistre fol blasphème ! Il insulte aux gentes, venustes et saiges Danaïdes qui l'ont condemné. Il est de maulvaise foy ! Que Sainct François le arde ! Je ne le veulx plus cognoistre. D'abundant luy ai apprins nul es jeu d'eschetz onques me avoir faict quinault.
Et yssit hors et alla rosser le guet ou courre la poulle jusques la prime lueur d'Aurore aux doigts rosatz.
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ri1 capté en kler ca don koi ? mci
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texte magnifique et étonnamment clair
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JE prefère de loin le texte en vieux français, c'est plus sympa à lire que ta façon d'écrire Sjakk.
Merci pour ce texte Regicide
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Merci regicide! Tu as fait comment pour remettre la main dessus?
Il y a encore bien des trésors cachés là où on s'y attend le moins ...;o)
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Sympa ! Merci régicide.
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Ah ! bravo ! un peu de fraicheur !
Merci Regicide.
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Question bete, T'as fait comment, JC, pour sortir ce texte ? J'imagine pas une seconde que t'as tape tout ce truc a la main (pas credible pour un Corse, lol !).
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Un texte superbe et drôle ! Bien heureux de voir prendre forme cette habitude de partager des textes sur notre beau jeu. Bravo et merci.
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dites moi pas que vous avez tout lu !!! et dites moa pas qu'il a tout tapé ...
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Ben, si j'ai tout tapé. Comment faire autrement ? J'avais un moment à moi hier après-midi, et ça ne fait jamais qu'un peu plus de 3 pages sous Word.
De toute façon, je compte l'utiliser pédagogiquement. Content que ça vous ait plu. A votre disposition pour la traduction des passages qui vous semblent obscurs et qui gênent votre compréhension.
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ref Régicide... Dis donc, faut qu'on se cotise et qu'on t'offre un scanner ! ;o)
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Sympa régicide... mais quand même t'as fais pas mal de fautes de frappe !
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Encore ! On en redemande tous. Enfin... Sauf le correcteur ortographique de Word.
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Comment faire autrement ? ben justement, c'est ca la question !
Blague a part, j'ai vaguement entendu parler d'un prog qui permet de transcrire directement un scan en n'importe quel language info (comme Word). Quelqu'un en sait-il plus ?
Sinon, bouquin toujours pas arrive. Tu l'as poste ?
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çà s'appelle ... L'OCR : en français reconnaissance automatique de caractères, çà fonctionne plutôt bien maintenant.
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Ouaip Mon scan ne marche plus depuis un an et je m'en bats un peu les flancs, vu que ça sert finalement pas à grand chose, ce truc-là. On s'amuse un peu au début, et puis on se rend compte qu'on peut très bien s'en passer.
D'autre part, j'ai jamais vu un programme de reconnaissance de caractères qui fonctionne correctement. Il te faut plus de temps pour corriger les erreurs que pour taper l'intégralité du texte. Si c'est la Bible que tu dois mettre en ligne, je dis pas, sinon, bof...
Enfin et surtout, le bouquin de Pape où figure le texte est imprimé dans une police très particulière (look médiéval), ce qui m'a découragé d'essayer avec le matériel du club.
Pour ton bouquin, c'est parti cet après-midi (ainsi que pour Gérald).
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Merci pirco ! Est-ce que tu peux nous indiquer une source pour pouvoir se servir de l'OCR dont tu causes ?
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