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(Expo-Photo de Milomir Kovacevic) Texte d'Antoine Desjardins
Les dates de l'expo sont du 24 avril au 22 mai 2003. Café Le Guilty's - 11, rue Etienne Marcel - Paris 2°

" Assurément je connaissais par expérience le mystérieux attrait de ce "jeu royal", le seul entre tous les jeux inventés par les hommes qui échappe souverainement à la tyrannie du hasard, le seul où l'on ne doive sa victoire qu'à son intelligence ou plutôt à une certaine forme d'intelligence. Mais n'est-ce pas déjà le limiter injurieusement que d'appeler les échecs un jeu ? N'est-ce pas une science, un art ou quelque chose qui, comme le cercueil de Mahomet entre ciel et terre, est suspendu entre l'un et l'autre, et qui réunit un nombre incroyable de contraires ? [...] C'est une pensée qui ne mène à rien, une mathématique qui n'établit rien, un art qui ne laisse pas d'oeuvre, une architecture sans matière; et il l'a prouvé néanmoins qu'il était plus durable, à sa manière, que les livres ou que tout autre monument, ce jeu unique qui appartient à tous les peuples et à tous les temps, et dont personne ne sait quel dieu en fit don à la terre pour tuer l'ennui, pour aiguiser l'esprit et stimuler l'âme. Où commence-t-il, où finit-il ? "
Stefan Zweig

" Cet homme m'attire autant que le plus bel arbre du bois ; c'est un autre arbre, un arbre humain, silencieux, végétatif. Car il joue aux échecs comme les arbres donnent des feuilles. "
Miguel de Unamuno

Forum des Halles 1995. Un centre commercial souterrain sur trois niveaux remplace depuis longtemps les anciennes Halles centrales de Baltard, gigantesque marché décrit par Zola dans Le ventre de Paris et qui brassait à la fin du dix-neuvième siècle près de huit milles tonnes de marchandises par jour.

L'interminable escalator de la Porte-Lescot monte et redescend dans les profondeurs de ce qui fut le " trou " des Halles. Peut-être, au-delà du temps, le cordon ombilical de ce ventre dont les métamorphoses de la ville n'ont pas perdu le souvenir.

Ici, le débit humain est prodigieux : ce sont toutes les banlieues, tous les âges, toutes les professions, toutes les nationalités, toutes les couleurs, qui émergent ou au contraire s'enfoncent au rythme lent de l'escalier mécanique dans une atmosphère électrisée (magnétique, eût dit le Baudelaire des tableaux parisiens " Paris change ! Mais rien dans ma mélancolie / N'a changé")

Forum des Halles 1995, donc. Quelque part entre le Châtelet, la Fontaine des innocents, la Bourse de Paris. Non loin de l'église Saint-Eustache, d'un côté, et du quartier du Marais, de l'autre. Tout près de la rue Saint-Denis. Quartier hyper-branché ou interlope. Quartier kitsch et tapageur, quartier des bars m'as-tu vu qui finissent aussi par se démoder et fermer. Quartier de tous les contrastes.

Et l'escalator de la Porte-Lescot qui n'en finit pas de charrier son fleuve humain.

Mais en cette année 1995 un nouveau phénomène citadin se produit : qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige ou bien qu'il fasse grand beau, des joueurs d'échecs ont pris l'habitude de jouer, debout, sur une dalle surélevée, au débouché des marches de fer. Presque des clandestins des échecs, en rupture de toit et de table. Un carton imprimé ou une toile souple tiennent lieu d'échiquier. On amène sa pendule, le plus souvent rafistolée : la mesure du temps est essentielle aux échecs, elle est indispensable et décisive dans la pratique du blitz. Nul ne saurait s'en affranchir s'il est blitzeur.

Au fil des jours et des mois, un petit groupe d'habitués se constitue. Ce sont des mordus, que le jeu a pris et qu'il ne lâchera plus. La petite communauté qui se forme rassemble des gens venus d'horizons sociaux-culturels et géographiques fort divers : le jeune Marocain, Tunisien ou Algérien y côtoie le vieil " exilé " espagnol, le Canadien rencontre le Beur français, le Français rencontre l'Ukrainien qui connaît le Serbe qui joue toujours avec son ami d'origine chinoise ou vietnamienne. Le juif pied-noir joue aussi avec le musulman qui joue avec le catholique versaillais. Le Latino-Américain joue avec le Togolais. Le Roumain avec le Croate, l'Arabe avec le Russe, le Polonais ou l'Américain. Et nul besoin de présenter ses papiers pour jouer ou de décliner son identité ou sa religion ou sa profession. Nulle politique d'état civil ou de nationalité, nulle morale d'identification ne vient perturber ou entraver ou réguler l'appétit de jeu de ce petit monde. Le seul passeport qui ait cours (tout le monde se moque éperdument de tous les tampons institutionnels), passeport métaphysique, c'est celui dans les feuilles duquel on pourrait lire : HOMO LUDENS.

Et le jeune joue avec le vieux, le riche avec le pauvre , le S.D.F avec l'ancien taulard, l'acteur de film X avec le professeur de lettres, l'ingénieur du son avec le chômeur, le livreur avec le RMIste : nul besoin non plus, donc, de décliner son rôle social.

Une petite tribu nomade s'est donc formée qui se déplacera plus tard vers des cafés pour trouver un peu plus de confort : une sorte de patchwork impossible de gens qui auraient dû être trop différents pour communiquer, se comprendre, se faire signe, s'émouvoir des mêmes choses, brefŠfraterniser.

Eh bien cette communication improbable, c'est le jeu d'échec qui l'a rendue possible et comme évidente. Car que font-ils ces deux joueurs, absorbés par la vision d'un échiquier et de ses figures, penchés au dessus d'un microcosme pavé d'aventures et d'intrigues et qui tapent frénétiquement sur une pendule pendant des heures, sans sentir la fatigue, sans voir la foule fourmillante autour d'eux et la ville autour de la foule et le macrocosme autour de la ville ? Peut-être bien qu'ils se parlent et surtout lorsqu'ils se taisent et échangent leurs coups. Il se passe plus de choses sur cet échiquier-là, ici et maintenant, que sur toutes les mers du monde.

Au delà du plaisir du jeu (plaisir de l'intelligence et de la volonté, plaisir des émotions fortes), il y a le plaisir de partager le jeu comme les compagnons partagent le pain, de parler le jeu. Et c'est bien d'un langage qu'il s'agit. D'un langage universel. D'une poésie logique et d'une passion en noir et blanc, comme les portraits photographiques de Milomir Kovacevic et comme les cases qui président aux destinées des figures échiquéennes.

C'est de cette diversité humaine dont nous avons parlé que Milomir a voulu faire une galerie de portraits. Ces visages si différents, si particuliers, avec leur poids d'existence singulière, l'étrangeté de leur présence et de leur histoire, finissent par se superposer dans un mirage ou dans une utopie pour ne plus en former qu'un seul : celui du joueur d'échecs, c'est à dire celui de l'homme pris dans le voyage du temps et de l'espace. Un homme miraculé dont la langue unique n'a pas été brouillée mais demeure limpide, hors de l'ombre de la Tour de Babel.

Après ses souvenirs de Sarajevo et de la guerre à Sarajevo, c'est peut-être cet homme là que Milomir a entrepris de nous donner à voir. Un homme ou une chimère. Avec pour horizon les règles d'un Jeu qui seraient partout justes, claires et inviolables.

Par Antoine Desjardins ant.desjardins@wanadoo.fr



GENS UNA SUMUS On attend vos commentaires et que ceux que ça intéressent, parisiens ou non, se déplacent car cela mérite le déplacement.


Bravo, je viendrai voir l'expo.




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