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| Correspondance VI ; La profondeur du jeu par Br***au***ch***2 le
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La magie des échecs tient à ce que, aussi intense soit notre concentration, profonde notre analyse, clairvoyante notre vision du jeu, nous ne parvenons à en épuiser l'infinie richesse.
Pourtant, le Noble jeu, s'il reste inatteignable au pinacle de sa perfection, s'adapte, bon enfant, au niveau de chacun et se prête volontiers à une exploitation en mode mineur.
Oui, nous accédons à une joie intense à déceler un joli coup et, un instant, ébloui par notre propre intelligence, qui semble irradier l'échiquier, c'est tout juste si notre main ne tremble pas alors que nous saisissons la pièce que nous avons décidé de jouer et la posons à l'endroit idoine.
Puis, le miroir pivote et notre adversaire, livrant à son tour une mémorable bataille de l'esprit, accouche d'une réplique saisissante... Et ce jeu de va-et-vient se poursuit inlassablement, tel un ballet bien réglé, telle la lancinante oscillation d'un immatériel balancier.
Ainsi s'établit, au gré de l'alternance des coups, un cheminement à mis parcours entre médiocrité et étincelantes lueurs, où, l'inadéquation des réponses n'a d'égal que l'impertinence des questions.
Pareilles considérations ne sont ni poésie gratuite ni délire verbal, mais témoignent de quelques observations véloces, au détour de l'échiquier.
*** Une stratification quasi à l'infini ***
Ce que je perçois du jeu est incomparable à ce qu'un maître peut y déceler, et ce dernier ne parvient à entrevoir l'ombre de ce que l'un des plus grands maîtres est apte à découvrir. Or, qu'advienne un génie, il propulsera la compréhension des échecs à un niveau jamais atteint. Toutefois, tôt ou tard sa vision sera dépassée par plus illuminé que lui... Et cependant, toujours bien au-delà, il y aura, superposées les unes aux autres, quasi à l'infini, les strates de l'inaccessible.
*** Une armée de rongeurs aux prises avec une unique meule de gruyère ***
Les joueurs d'échecs se comptent par millions. Les logiciels, dont ils disposent, décuplent à plaisir leurs potentialités. Des milliers d'ouvrages, consacrés au Noble jeu, inondent les bibliothèques des plus érudits d'entre eux. Ainsi, depuis des dizaines d'années, sans parler des siècles antérieurs, toujours plus nombreux et voraces, une armée de rongeurs s'acharne sur une unique meule de gruyère, sans parvenir jamais à en atteindre le coeur.
*** Etudes spéculatives et études exhaustives ***
Que savons-nous au juste du jeu d'échecs, après tant d'efforts conjoints ? Quelques résultats tant bien que mal acquis, des quasi-convictions, sans cesse remises en cause... Et de rares certitudes tout de même.
De fait, il est aisé d'établir que les champs les plus étendus de notre présente connaissance, même lorsque nous les baptisons du nom pompeux de théorie, relèvent principalement de la pure spéculation, alors que les seules certitudes dont nous disposons ne correspondent qu'au très étroit domaine dont l'analyse a réellement été exhaustive.
*** Une théorie des ouvertures en chantier ***
Voyons de plus près chaque étape du jeu. Il faut bien commencer par l'ouverture. La théorie mise au point est le fruit de la réflexion et du jeu des plus grands maîtres. Est-elle vraiment stabilisée ? Peut-on parler d'un enclos de certitude ? Certainement pas.
D'une part, y compris dans les tous premiers coups, des nouveautés apparaissent ici ou là, qui remettent en cause les convictions acquises, sur des pans entiers de notre pseudo-savoir. D'autre part, les appréciations divergent grandement d'un théoricien à l'autre. Il n'est que de voir, dans l'Informateur par exemple, les jugements contradictoires que les grands maîtres portent sur tel ou tel coup, telle ou telle ligne de jeu, pourtant dûment répertoriés dans la théorie.
On pourrait pousser l'argumentation plus loin en admettant qu'un jour il soit indubitablement établi que : 1.Cf3 est le plus fort début pour les Blancs. Cela bouleverserait la donne de toute la théorie des ouvertures ; or, rien ne permet aujourd'hui d'affirmer que cela ne se produira jamais.
*** Une sortie de la théorie hautement spéculative ***
La sortie de la théorie, dans une ligne de jeu donnée, présente les deux intéressantes caractéristiques suivantes : i) Un nombre considérable de joueurs, y compris parmi les plus grands, y porte intérêt. ii) L'incertitude et la controverse y culminent.
Or, malgré le nombre élevé et la qualité des joueurs s'attachant à traiter ces questions, l'utilisation de logiciels toujours plus performants, les longues périodes de réflexion mises à profit, les innombrables discussions et échanges d'idées, un flou artistique demeure, illustrant, s'il en était besoin, à quel point nous sommes loin ici d'appréhender le sujet dans son intégralité.
*** Un inextricable milieu de partie ***
Suite à une nouveauté théorique, plus ou moins intéressante et souvent douteuse, on plonge en plein inconnu. Le jeu est plus compliqué que jamais, mais l'originalité de la position fait que l'on se retrouve seul livré à l'inextricable complexité des données. Ce que l'on peut en comprendre, même si l'on est fort joueur et qu'on s'alloue un temps appréciable de réflexion, ne saurait être que dérisoire.
Et commence alors un interminable parcours solitaire où, quoi qu'il advienne, quoi que l'on fasse, la certitude accablante s'impose de galvauder progressivement d'inestimables perspectives ; chaque coup aventureux nous éloignant toujours d'avantage de ce parcours idéal, auquel nous avions eu la faiblesse de rêver, mais dont cependant les arcanes nous resteront à jamais cachés.
*** Une finale ardue ***
L'échange des Dames conduit à l'illusion d'un jeu appauvri qui, tout à l'encontre, se révèle vite un labyrinthe aux innombrables carrefours, bifurcations et culs-de-sac. La finale proprement dite n'a que l'apparence de la simplicité, alors même que la plus haute technicité la régit et qu'elle peut induire des complications sans fin.
*** Une théorie sophistiquée et cependant rudimentaire ***
La théorie des échecs est sophistiquée par certaines de ses affirmations (qu'on pense par exemple à "L'art de jouer les pions" de Hans Kmoch) ; et cependant rudimentaire, dans la mesure où ses préceptes ne représentent qu'un canevas général, bien loin d'apporter des solutions explicites aux problèmes concrets que rencontre le joueur confronté à une position riche.
Qui plus est, cette théorie se résume à un ensemble de postulats, fondés sur la pratique des grands maîtres, nullement unifié par une conceptualisation globale.
*** Une certitude réduite ***
Il est très révélateur de prendre conscience qu'aujourd'hui la seule étude exhaustive, donc propre au domaine de la certitude, porte sur les finales à 5 pièces ou moins. Chez ChessBase, cette étude explicite représente 4 CD-Rom ! ... Les finales à 6 pièces n'ont été répertoriées que dans des cas particuliers, tant leur étude complète nécessiterait des moyens informatiques disproportionnés.
*** Jeu d'échecs et croissance exponentielle ***
La croissance exponentielle, qui est un concept mathématique simple, défie facilement l'imagination. Il s'agit de la multiplication d'un certain nombre, un grand nombre de fois par lui-même.
Voyons ce qu'il en est concernant les échecs. Il revient ainsi à l'esprit cette belle légende où le sage Sissa demanda, en guise de récompense, au shah de Perse, ou d'ailleurs, que soit disposé un grain de blé sur la première case du "shatrang" (première mouture des échecs), deux sur la deuxième, quatre sur la troisième etc ... telle est la croissance exponentielle de base 2.
Cherchons à nous faire une idée très approximative du nombre de parties techniquement jouables, sans nulle préoccupation de la qualité du jeu et même sans refuser les coups stupides, pourvu qu'ils soient conformes aux règles.
Admettons que, dans chaque position donnée, on puisse en moyenne jouer 16 coups ; on se trouve ainsi, bien souvent, très en deça de la réalité. Estimons alors la durée moyenne des parties jouées à 50 coups. Nos évaluations sont faibles, car elles ne tiennent que modérément compte des parties longues, excédant 150 à 200 coups, parfaitement envisageables entre joueurs de même niveau élevé, se livrant un combat impitoyable, tout en ménageant raisonnablement leurs forces.
Ceci fournit le nombre N = 16 à la puissance 50. Mais, étant donné que 16 = 2 à la puissance 4, notre estimation, forcément inférieure à la réalité, nous conduit à retenir le nombre tout de même fabuleux : N = 2 à la puissance 200.
On peut se faire une idée imagée de ce nombre de la façon suivante : prenez une feuille de papier à cigarette. Pliez-là, sur elle-même, une fois, deux fois, trois fois... rien de plus simple. L'épaisseur obtenue reste très faible.
Mais, imaginez maintenant que vous pliez cette feuille, sur elle-même, 50 fois ; quelle épaisseur obtiendriez-vous ? Un calcul simple montre que l'épaisseur, dans ce cas, serait supérieure, largement, à 300 000 km, c'est à dire à la distance de la terre à la lune ! ... Cela vous laisse à penser ce que donnerait un pliage 200 fois de votre feuille de papier à cigarette.
A titre comparatif, l'humanité représente aujourd'ui moins de 2 à la puissance 33 individus. A population constante, on peut donc estimer à 2 à la puissance 38 le nombre d'humains sur un millénaire.
*** Même si tous les humains et tous les ordinateurs du monde ... ***
Même si tous les humains et tous les ordinateurs du monde coopéraient, pendant un millénaire, pour épuiser le jeu d'échecs, ils n'y parviendraient pas ... Et même si leur acharnement se concentrait exclusivement sur telle ligne particulière de telle ou telle ouverture, ils ne pourraient d'avantage aboutir.
*** Finitude, complexité et beauté ***
Les mathématiciens ont inventé l'infinitude pour appréhender cette difficulté propre aux très grands nombres. Le domaine des petits nombres donne lieu à une étude simple consistant à un examen cas par cas. Le champ de l'infini, quant à lui, se prête aisément aux techniques de l'analyse mathématique.
L'hyper complexité est celle des sphères de la connaissance dont la finitude est irréductible, alors même qu'elle met en jeu de très grands nombres. Ainsi, les échecs procèdent d'une finitude et d'une complexité indomptables, dont la fascinante présence engendre la beauté.
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tres bien écrit et tres interressant peut-on trouver en librairie ton bouquin ? :o)
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Epatant ton article.T'as du y passer au moins une heure rien que pour l'écrire.En tout cas ce que tu dis est très juste.Je me suis souvent posé les mêmes questions en ce qui concerne l'infini des possibiltés dans le jeu d'échecs
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bien ! joli... à mon avis 1.Cf3 ne sera jamais considéré comme le plus fort début... c'est un tour de passe passe de maitre pour embrouiller les esprits confus... ça doit quasiment se prouver par transpositions (en admettant que les variantes non aggressives (où d4, e4, c4 sont joués tard, voire pas du tout) sont inférieures... ça me rappelle la partie d'Olivier Evan, tiens :) mais faut dire que Junior est un peu confus lui aussi :)
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Bonjour dahan Merci de ce que tu me dis. Les textes que j'écris sont originaux et je les écris, actuellement, pour FE. Ils figurent tous sur le site et je vais continuer à les publier au rythme de 1 fois tous les 8 à 15 jours. Parallèlement j'écris, dans le Courrier Des Echecs, des articles sur la théorie des échecs ; certainement que je regouperai tout cela un jour pour en faire un bouquin. J'y réfléchis ...
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Excuse-moi, Cyrus, je ne suis pas un esprit rapide ! Pour cet article, la rédaction complète m'a pris exactement 3 jours. Tu vois que je ne suis pas un esprit rapide ! ... De plus, ce sont des questions sur lesquelles je réfléchis depuis des années. Pour ce genre de travail le plus difficile est de mettre en place les idées, de les structurer. Le plus intéressant pour moi est de penser que je parviens peut-être à exprimer en langage cohérent, ce que chacun d'entre nous est capable de ressentir, à sa manière, face à notre jeu préféré. Enfin, il faut soigner la forme. Je le fais par plaisir, mais également par respect pour mes lecteurs. Le pire et le plus stupide sont les problèmes d'orthographe ; bien qu'ayant beaucoup écrit dans ma vie - même des romans ! - je n'ai pas une orthographe naturelle et de plus je suis distrait ! ... Alors, la chasse aux fautes, ce n'est pas toujours facile !
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Bravo ! Je suis d'accord à tout point de vue ! c'est sympa de lire des choses claires et concises sur des sujets qui nous ont titillés également, il y a une maxime qui dit que : "ce qui se conçoit bien s'exprime clairement" Elle s'applique très bien à ce que tu nous as donné à lire, merci, car j'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce que tu as écris.
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Bonjour Gorth ! Sans doute as-tu raison ... Je pense que la discussion reste ouverte. Si tu veux, j'ai choisi 1.Cf3 (que j'aime bien tout de même), mais ce coup m'importe peu. C'est une idée générale que j'ai voulu défendre. On peut tout de même réfléchir au point troublant suivant : je suis intimement persuadé, comme Bobby Fischer, que 1.e4 est en principe le début Blanc le plus fort. Car, le plus tranchant. A cet égard l'Espagnole est la plus belle démonstration de startégie, dès les premiers coups de l'ouverture. La Sicilienne est évidemment superbe, mais beaucoup plus complexe à interpréter. Or, selon les statistiques de ChessBase, portant sur largement plus d'un milion de parties, ce coup accorde, aux Blancs, un score de 53 % contre 55 % pour 1.d4 et 56 % pour 1.Cf3 ... C'est troublant, mais, peut-être que cela peut s'expliquer par le fait que la défense Noire est beaucoup plus au point sur 1.e4. C'est de toute façon une question très intéressante. Dans le fond, ta remarque au sujet de 1.Cf3 montre justement qu'il n'est pas du tout ridicule de se poser, encore aujourd'hui, des questions au sujet du premier coup de l'ouverture. Je ne voulais rien dire de plus !
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Sur les stats de victoire des Blancs ou des Noirs, il est intéressant d'étudier le pourcentage en fonction des différentestranches d'Elo.
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Ben oui, le jeu d'échecs est riche et intéressant ; et à part ça ?
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Merci maximus ! C'est très sympa, maximus, ce que tu me dis. C'est un grand encouragement pour moi de voir que je suis compris. Je suis très heureux de m'exprimer sur FE, car j'y ai trouvé des interlocuteurs franchement intéressants. Essayer d'exprimer aussi clairement que possible ce que beaucoup pensent plus ou moins confusément, est à mon sens loin d'être inutile. De plus, je suis heureux de m'exprimer dans la langue de Molière à une époque ou l'anglais s'impose mondialement coomme seul véhicule de la culture échiquéenne. Avec toutes mes amitiés à tous. Michel
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Bruneau Michel salut Michel... tu as raison, Cf3 possède un plus haut pourcentage de victoires que d4 et e4, mais sur un nombre plus petit de parties, mais je crois que c'est très difficile à interpréter... il est possible que Cf3 (avec un développement lent) permette aux blancs d'empecher les noirs de choisir leur défense... rareté d'abord, puis les blancs jouent leur plan quoiqu'il arrive... mais ce sont des considérations psychologiques... je pense qu'une base de données comme celle de la SSDF (peut on charger toutes les parties jouées par les programmes d'ailleurs ???) montrerait que e4 et d4 donnent de meilleurs chiffres... ensuite je ne suis pas certain que e4 soit vraiment plus tranchant que d4... cela dépend réellement du choix de défense des noirs... la Petrov et la Berlinoise le rappellent assez bien...
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Gorth,ton analyse est intéressante ! Pour moi les statistiques ont une valeur assez relative aux échecs et donc il ne faut pas trop focaliser dessus. Ce qui est frappant avec 1.e4, c'est que les continuations sont nombreuses et très construites, au point qu'on a l'impression que ce sont les Noirs et non les Blancs qui imposent leur début.Je sais que ce n'est que partiellement vrai, mais tout de même. 1.d4 impose beaucoup plus un style. La diversité des débuts dans lesquels les Noirs vont pouvoir s'engager est plus restreinte. C'est déjà une petite victoire psychologique pour les Blancs. Avec le Début Anglais ou le Début Réti, les Blancs choisissent une voie qui n'est pas clairement balisée. En fait, l'ordre des coups importe, mais peu de joueur ont connaissance des meilleures lignes de jeu, avec de tels débuts. Bien des joueurs connaissent assez bien la Breyer, la Scheveningue, le Dragon, la Najdorf, variante du pion empoisonné, la Winawer etc ... et seront un peut perplexes devant un 1.Cf3 ou 1.c4. Alors justement que ces coups se prêtent à toutes sortes de transpositions. Il faut aussi penser au Début Viennois, auquel on est souvent mal préparé.
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