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"J'ai un répertoire impénétrable, je ne connais pas la défaite... jamais aucun de mes adversaires n'a pris le dessus sur moi mais mes victoires leur apportent toujours quelque chose"


A l'écoute de ces mots, le vieux Steinitz considéra un moment son adversaire...

Il sourit nerveusement et son oeil blasé et habituellement si absent s'alluma avec une intensité presque insoutenable.


"Savez-vous qui je suis...?" lâcha t-il d'un ton sec avec une voix presque étranglée de courroux.


"Oui... biensûr" fit son adversaire avec une douceur de voix qui révulsa encore un peu plus son vis-à-vis.


"Vous savez donc que j'ai été reconnu le plus fort parmi les plus forts joueurs de ce jeu!"


"Indiscutablement... le plus fort parmi les plus forts" répondit calmement l'impétueux.


A ces mots, Steinitz se décontracta lentement. Il enfonca sa pauvre carcasse pétrie des douleurs de la vieillesse dans son fauteuil. Ses yeux scrutèrent un moment le vide alors que ses paumes frottaient lentement le tissu usé de son pantalon.
Après un instant, il leva la tête avec un air plus aimable proposa à son adversaire de lui donner l'avantage de la couleur et d'un pion.


"Je refuse, avec tous mes remerciements, votre proposition. Je désire vous affronter à armes égales. Je vous promet de ne pas vous faire perdre votre temps... pour la couleur je prendrais donc les blancs si cela vous convient." répondit poliment le quidam.


Steintiz, un instant sceptique, maucréa finalement dans sa barbe poivre et sel pour signifier son accord et fit pivoter l'échiquier.


"Jouons...!" fit-il dans le même mouvement.


L'adversaire poussa le pion du roi, Steinitz répliqua immédiatement par le déplacement du même pion côté noir.


Il avait joué des milliers de parties dans cette configuration.


La grande majorité de ses adversaires s'étaient égarés dans les méandres de ses tentaculaires complications.


Il en avait jugé chaque plans, il en connaîssait chaque subtilités.

Les variantes encore aujourd'hui, au milieu de l'hiver de sa vie, bourgeonnaient et fleurissaient dans son esprit comme un cerisier au printemps.


Cela avait toujours été ainsi. Cette mécanique mentale sondait avec toujours autant d'efficacité les arcanes obscures de ce terrible jeu.


Dans cet état, où tout se pétrifiait, il ne manquait de rien, ne souffrait de rien, il était en dehors des inconvénients de l'extérieurs. Il en oublait même les douleurs de ce pauvre corps usé par les années de privations et de misère.


Rien ne comptait plus que la partie qu'il jouait, et cela l'avait été pour toutes celles qu'il avait joué précédement.


Pourtant quelque chose le déconcentra. La partie prenait une voie peu commune avec toutes celles qui l'avait joué sur ce thème.


Une ombre peu coutumière et fugace rodait dans ces chemins tant parcourus.


Au bout d'une vingtaine de coups, survînt une position difficile qui germea d'une suite qui pourtant paraîssait insignifiante.


Steinitz resta suspendu un instant au-dessus du plateau.


Il revînt sur les quelques coups adverses joués, car quelque chose lui avait semble t-il échappé.


Les minutes défilèrent...


Quels étranges coups, pensa t-il, que ces ajustements adverses qu'ils avaient dans un premier temps sous-estimés... la déliquescence de son jeu devait sans doute y trouver là son origine.


Impensable...imperceptiblement l'initiative puis le jeu avait basculé radicalement en faveur de l'autre.


Comment cela avait-il pu arriver...? il lui semblait pourtant connaître tout de ces positions. Cela aurait dû lui garantir un minimum d'atouts même en face, mais cela était-il envisageable ?... d'une nouvelle stratégie !!!


Il jouait cela depuis si longtemps que ces structures avaient presque quelques choses de charnelle.

Les quelques pièges qu'il avait pu y déceler au fil de sa carrière avait été démontés soit par l'étude soit par la pratique.


Mais l'évidence était là. Son plan dans cette étrange partie avait été contré... pire !!! voilà maintenant que son jeu était sec et désorganisé.

Aux premiers coups d'oeil il n'avait rien, rien que des choses laborieuses et longues à mettre en place pour avoir un semblant de contre-jeu.


Il se reconcentra et prit du recul s'enfoncant à nouveau dans son fauteuil, il lui fallait trouver quelque chose et vite.


Il tenta de flairer les intentions adverses. Il jugea furtivement du regard le camp d'en face.


Pourtant, son adversaire restait calme, presque absent de ce désordre que son jeu produisait.


Le commencement d'un doute envahit l'esprit de Steinitz.


Il eut à supporter ce flottement quelques minutes puis un réflexe de fierté ou l'instinct de survie commença à alimenter en lui une sourde colère.


Les yeux du vieil homme reprirent une teinte où les doutes s'effacèrent comme les nuages dans le ciel.


Il se replongea dans la position et commença à concevoir le recours à des suites virulentes.


Il lui fallait heurté cette mécanique implacable qui écrasait sans faillir son jeu.


Des suites incroyables qu'il imagina, il en sélectionna une.


Elle reposait sur un sacrifice de qualité qui lui permettait une petite réorganisation générale de son jeu avec à la clé de meilleurs horizons.


Rassuré par son heureuse trouvaille, il se redressa et s'accouda à la table, son regard d'aigle irradiant voracement l'échiquier entier.


Le jeu se poursuivit. Le sacrifice fut placé et vissé d'une main ferme.


Il fut accepté, sans hésitation par l'adversaire.


Steinitz suivant ses plans, réorganisait méthodiquement son jeu alors que son adversaire continuait à jouer d'une manière qui lui paraîssait dénué de logique... jusqu'au moment où après l'échange de quelques coups... Steinitz réalisa avec effroi que ses espoirs seraient réduits à néant.


"Diable... diable" murmura t-il


Son jeu s'était à nouveau asseché et voici que maintenant les microscopiques avantages adverses prenaient une irrésistible importance, et le matériel investi inutilement (= il fallait bien s'y résoudre) amplifiait les effets dévastateurs de l'avantage noir.


Dans un dernier effort, le vieux lion, s'isola à nouveau dans une intense réflexion à la recherche de l'introuvable.


Il filtra minutieusement les moindres opportunuités que la partie pouvait encore lui accorder et ce des dizaines de minutes durant.


Sa formidable imagination l'avait maintes fois aidée à chambouler la logique évidente d'une position, il réclamait encore ce tour de force à sa formidable volonté


Il eut beau sonder, tamiser une succession de suites plus improbables les unes que les autres, il ne trouva rien qui puisse déserrer l'étau que le jeu noir exerçait sur la position ... rien, définitivement rien.


Il y avait donc une issue possible adverse dans ses structures qu'il avait cru connaître parfaitement.


Au bout d'une vingtaine de minutes il se résigna à coucher son Roi.


Son vis à vis lui dit aussitôt : "Vous n'avez rien à vous reprocher. Vos plans étaient justes et bien calculés. La différence s'est faite sur une autre chose."


"Qui êtes-vous ?" demanda intrigué Steinitz.


"Je suis votre dernier adversaire... on m'a envoyé vous chercher...!"


"Me... chercher?"


"N'avez-vous pas compris ?"


"Mais... comprendre quoi?"


"Que les rois se succèdent et qu'il doivent disparaître pour cela... Vous avez été monarque parmi les monarques, d'autres doivent venir..."


"Dois-je comprendre... que... tout est fini?"


"Ce le sera dans quelques instants!"


"Vous êtes...?"


"Je suis!"


Le vieux Steinitz pâlit. Ces non-dits résonnaient intensement en lui. Son corps endormi se réveilla soudain dans de sinistres grincements qui lui arrachèrent un rictus et une plainte.


Pourtant de longues minutes durant, il eut ce vieux réflexe de chercher encore l'ultime contre-jeu... mais cette fois rien ne vînt.


Et alors qu'il commençait à se rendre à l'évidence sur l'inévitable, son regard échoua sur l'échiquier.


Il regarda son cher jeu. Cet enfant cruel et ingrat qu'il avait toujours choyé de ses regards intentionnés et précautionneux.


Et cette fois-çi encore, au seuil de sa propre existence, il lui avait demandé de ce temps de vie précieux qui a le songe de l'Eternité et la fragilité de l'éphémère...


Il reprît quelques couleurs et dit avec non sans quelques malices :


"Ai-je droit à une explication pour la partie ?"


"Vous en avez le droit. Rappelez-vous mes paroles avant que notre affrontement débute... mes adversaires apprennent toujours quelque chose de mes victoires!"


Il marqua une pause et dit :


"Je vous ai montré comment le jeu d'échecs se jouera dans le futur... toutes ces subtilités qui m'ont permis de gagner contre vous reposent en partie sur vos découvertes. Cet héritage que vous laissez et que vos successeurs feront fructifier doit être plus précieux pour vous que le nombre de parties que vous avez gagner tout au long de votre carrière... le jeu où vous avez investi ,parfois juqu'à la déraison votre vie, fera de vous, à jamais, une étoile dans ce ciel partagé entre le blanc et le noir."


Wilhem Steinitz considéra un instant le plateau, se remémora la partie, évalua à l'aveugle ces petites phases de jeu qui lui avaient paru hors de propos... et un franc sourire lui vînt.
















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